L'article suivant,  a été publié par le site canadien http://voir.ca le 28 juin 2012. Il se situe pleinement dans la philosophie de ce blog qui travaille à mettre (modestement) en lumière le rôle de la Révolution Cubaine quant à l'émancipation des peuples pauvres de la tutelle Etasunienne. Merci à son auteur Hervé Fischer d'avoir mis en évidence le rôle de Cuba en la matière.

 

Pour évoquer les nouvelles possibilités de développement des pays du Sud qu’offrent les industries numériques, je prendrai l’exemple provoquant de Cuba, qui a choisi la divergence politique et est sorti vainqueur de la révolution castriste de 1959 contre le dictateur Batista qui avait fait de l’ile un paradis de casinos, de débauche et de corruption sous domination américaine. 

Il est difficile d’ignorer toutes les critiques politiquement vertueuses des démocraties marchandes contre cette petite ile qui s’obstine dans son rêve de société communiste et subit la logique souvent perverse de son choix dans une lutte courageuse et inévitablement dure contre tous ceux qui veulent en finir avec elle. Sa population paye le prix, très cher, de cette voie alternative, mais bénéficie en retour de politiques d’égalité sociale et raciale, de santé publique, d’éducation, et de culture uniques dans les iles des Caraïbes. Parmi de nombreux autres événements internationaux qu’elle organise, le congrès international INFORMATICA  de La Havane accueille tous les deux ans quelques deux mille participants d’une vingtaine de pays, et en particulier, bien sûr de l’Amérique latine. Un câble numérique sous-marin relie désormais l’île au Vénézuéla et donc au web mondial avec beaucoup plus de vitesse et de largeur de bande que ne le permettait le satellite, et cela malgré le blocage obsolète et contreproductif de Cuba qu’imposent encore les États-Unis contre les avis répétés des Nations Unies.

On le sait, non seulement Cuba démontre envers et contre tout un engagement politique et une conscience aiguë des inégalités qui fracturent notre planète, mais Cuba a bâti aussi une faculté d’informatique très importante et donc une grande expertise digitale – une expertise unique dans les Caraïbes. L’île a développé des services numériques locaux pour soutenir ses priorités en santé publique, éducation et culture, et cela malgré ses ressources financières très limitées. Il y a à Cuba un ministère dédié à l’informatique, ce qui est rare, des entreprises et des institutions telles que Citmatel, fournisseur de services internet et de solutions multimédia (notamment Bazar de Cuba, Soy Cubano pour le commerce électronique, et des produits pour l’enseignement à distance), Desoft pour les logiciels, Cubarte pour la culture, l’ICAIC pour le cinéma, Cedisap pour la santé, Avante, Disaic, Datazucar, Copextel, et beaucoup d’autres qui constituent un pôle de recherche et développement pour la production de technologies, de services et de contenus qui assurent à Cuba une position enviable. En outre, le projet Nova lancé en 2009 par le gouvernement a permis de développer un système opératoire très complet basé sur le logiciel libre, « fait par les Cubains pour les Cubains », qui permet d’échapper au coût des licences Microsoft. D’où cette idée qui semble s’imposer que Cuba prenne l’initiative de concevoir des applications numériques alternatives à celles du Nord pour le développement du Sud.

Lorsque nous observons l’inventivité africaine pour créer des services mobiles performants de banque et de micro-payement (Wizzit*, m-pesa, Safaricom), de vérification de l’authenticité des médicaments (mPedigree*), de santé publique, d’éducation, de prévention, d’emploi, etc., nous voyons bien que ce continent, qui compte aujourd’hui sans doute plus de téléphones cellulaires que de prises électriques, est devenu un incontestable incubateur d’applications technologiques mobiles pour les pays émergents. Au Brésil, le gouvernement a mis au point un téléphone intelligent pour le recensement de 2011. Cela a permis aux agents des services démographiques d’interviewer directement, sans formulaire écrit,  les citoyens, y compris les analphabètes, en enregistrant sur leur écran les réponses au questionnaire envoyées directement au serveur central pour y être colligées. En outre, ce téléphone a permis de géolocaliser automatiquement tous les répondants, dispersés dans un pays immense, souvent sans cadastre, et ainsi de donner à tous une identité nominale individuelle permettant de les prendre en compte dans les bases de données du registre civil pour les services publics (santé, éducation, subventions d’aide familiale, professionnelle, etc.) De même en Inde, le système Aadhaar d’identification individuelle biométrique (photographie numérique de l’iris et de l’empreinte digitale), piloté et financé en partie par un puissant industriel et mécène, Nandan Nilekani, a permis d’attribuer systématiquement au 1,2 milliards d’habitants de ce pays, quels que soient leur âge, leur sexe, leur statut social, leur marginalité rurale, une carte d’identité qui manquait cruellement à beaucoup de personnes démunies – on estime que 400 millions d’Indiens vivent sous le seuil de la pauvreté -, et qui n’avaient pas même d’existence légale enregistrée dans leur pays. Cela a permis à tous d’exister civilement, de voter, d’ouvrir un compte en banque et de demander accès aux services publics qu’ils n’obtenaient éventuellement auparavant que selon le bon vouloir des autorités locales et en échange de pots de vin.

L’OCDE a estimé que ce sont ainsi quelques 85% des milliards de dollars versés par l’État qui sont détournés par les fonctionnaires et les chefs de villages! L’Observatoire français Netexplo des innovations numériques, découvre et prime chaque année de telles initiatives. Et elles sont innombrables, ces innovations en technologies numériques qui pourraient contribuer au développement durable humain, mais aussi économique, social, écologique dans les pays pauvres, etc. Il faudrait seulement qu’une petite partie des milliards de dollars des industries numériques n’aillent pas seulement dans le développement des jeux vidéo, mais aussi dans ce développement numérique alternatif. 

Cuba a la pleine capacité de contribuer en première ligne à la création de cet « autre monde possible » dont nous avons tant parlé, dans sa version numérique alternative à celle du capitalisme sauvage des pays riches. Il faut bien sûr espérer d’abord que Cuba rejoindra rapidement les autres pays d’Amérique latine pour la pénétration du téléphone mobile à des prix plus compétitifs qu’aujourd’hui. Et Cuba trouvera certainement de nombreux appuis stratégiques dans ce développement auprès des Nations Unies (coopération Sud-Sud soutenue par l’UNDP), des Fondations et des PME du Nord. La Fédération internationale des Associations de multimédia constitue une plateforme stratégique à cet égard. Cuba devrait désormais compter avec quatre domaines d’excellence exemplaire pour les pays émergents: la santé, l’éducation, la culture et le numérique pour le développement – quatre objectifs qui sont d’ailleurs étroitement liés, car le numérique est devenu une technologie basique pour la santé comme pour l’éducation et la culture.

Les besoins et le marché du numérique de développement sont immenses, encore plus stratégiques que ceux des industries capitalistes, et beaucoup plus urgents pour l’humanité qui souffre. Alors que les industries numériques du Nord sont aujourd’hui orientées principalement vers la technoscience, la finance, l’économie, la gestion et le divertissement, nous évoquons donc ici une divergence à peine émergente, mais promise à un  développement futur majeur : celui des applications numériques de développement des pays pauvres.